« C’est Top Chef en prison »… Comment « UnTikTolard » parvient depuis sa cellule à séduire autant d’internautes

Suivi par plus de 350.000 abonnés sur TikTok, le détenu influenceur « UnTikTolard » réalise chaque mois depuis sa cellule une dizaine de vidéos de recettes de cuisine, dont certaines sont visionnées plus de 4 millions de fois.

UnTikTolard est suivi par plus de 350.000 personnes sur TikTok, et ses vidéos font parfois plus de quatre millions de vues. — Capture d’écran TikTok

Il est suivi par plus de 350.000 followers sur TikTok, et ses vidéos de recettes de cuisine sont parfois visionnées plus de quatre millions de fois. Et pourtant, loin des clichés sur les influenceurs à succès qui gagnent convenablement leur vie en monétisant leurs vidéos, « UnTikTolard » est loin de se la couler douce… Celui qui se fait également appeler «LeCuistoTolard» sur Instagram et « LeTolardCuisto » sur Snapchat est… un détenu, qui purge actuellement une longue peine de prison au centre pénitentiaire de Réau (Seine-et-Marne).

Camouflé derrière des lunettes de soleil, un masque chirurgical et un bonnet sur la tête pour ne pas qu’on le reconnaisse, le prisonnier âgé d’une vingtaine d’années poste avec son téléphone portable, – qu’il s’est procuré pour 800 euros en prison –, une dizaine de vidéos par mois dans lesquelles il réalise des recettes de cuisine « populaires » : fondant au chocolat, « chicken cheese », pastel, tacos, « Mc Fleury Merogis », mafé de poulet, penne farcis au fromage, tiramisu… Entre deux rondes des gardiens de nuit, 20 Minutes a pu interroger en toute discrétion l’influenceur, fan de Top Chef et du Meilleur Pâtissier, qui souhaiterait à sa sortie de prison se réinsérer dans la société grâce à sa nouvelle activité sur les réseaux sociaux.

« En prison, c’est le système D, faut être débrouillard si tu veux t’en sortir »

Ceux qui le suivent sur les réseaux sociaux se posent tous la même question : comment un détenu fait-il pour déjouer la surveillance des gardiens de prison et ainsi avoir librement accès à Internet ? « C’est de la débrouillardise, et du système D. Pour avoir mon téléphone, j’ai dû passer par un intermédiaire. En prison, si on s’en donne les moyens, on peut avoir tout ce qu’on veut. Pour le réseau en revanche, c’est plus difficile. Soit je passe par un routeur, en mettant une antenne sur mon tél que je fais sortir par les barreaux, soit je me procure une puce 4G au marché noir », explique UntikTolard. La qualité du réseau n’est pas toujours de très bonne qualité, précise le détenu, car l’administration pénitentiaire installe régulièrement des brouilleurs, des appareils censés bloquer les connexions et les appels émis depuis les cellules.

Pour réaliser ses fameuses vidéos, – plutôt bien faites étant donné les moyens dont il dispose –, UntikTolard doit également faire preuve de beaucoup d’imagination. « Pour une vidéo d’une vingtaine de secondes, je mets à peu près deux heures pour cuisiner, et environ 30 à 40 minutes pour les monter, tout cela à l’abri du regard des surveillants pénitentiaires, le soir entre deux rondes. C’est beaucoup de boulot, surtout pour me procurer tous les ingrédients que je dois cantiner [acheter à la cantine de la prison] un par un », ajoute le jeune influenceur, qui risque le quartier disciplinaire s’il se fait prendre. « Mais j’adore faire ça, c’est très ludique, ça me permet de passer le temps, et de montrer un peu mon quotidien aux gens à l’extérieur ».

« L’univers carcéral, c’est un monde fermé qui a toujours fasciné les gens »

Tous ses efforts, et le temps passer à faire ses montages, semblent aujourd’hui payer. Les vidéos du « Top Chef en prison » sont visionnées chaque mois plusieurs millions de fois. Et sa communauté de plus de 350.000 followers ne cesse de s’agrandir. « Je ne m’attendais pas à un tel succès quand j’ai commencé il y a trois mois. Mes abonnés, avec qui j’interagis régulièrement à travers des lives, apprécient beaucoup ce que je fais, et m’envoient des messages de soutien. Ils ne portent aucun jugement sur moi, pourtant je comprendrais que certains me critiquent, c’est normal quand on est un détenu ! », ajoute l’influenceur qui donne très peu d’informations sur lui, et qui a toujours refusé de dire pour quelles raisons il était incarcéré, par peur d’être officiellement identifié.

« Si mes vidéos marchent aussi bien, ce n’est pas que pour mes talents de cuisto ! L’univers carcéral, ça fascine. C’est un monde fermé, un monde à l’abri des regards qui a toujours captivé les gens, il n’y a qu’à voir toutes les séries qui tournent autour de ce sujet. Il y a un côté voyeurisme, l’inconnu et l’interdit attisent la curiosité des internautes. Le fait que je sois masqué ajoute un peu de mystère aussi. C’est tous ces ingrédients-là qui font que mes vidéos deviennent virales », reconnaît UnTikTolard, en prison depuis déjà cinq ans, et dont il reste encore une peine de deux ans à purger.

La plupart des internautes de sa communauté sont des jeunes, principalement âgés de 13 à 20 ans sur TikTok, et un peu plus âgés sur Insta, entre 18 et 30 ans. « Quand je fais des lives avec eux, beaucoup me posent des questions sur la détention. Certains peuvent penser que la prison c’est cool, parce que j’ai un téléphone, une console de jeux… A mon modeste niveau, j’essaye de leur faire comprendre que c’est tout l’inverse, que c’est dur d’être mis à l’écart de la société, de ne pas voir ses proches… J’essaye de jouer un peu ce rôle de « grand frère » pour qu’ils évitent de faire des conneries comme moi, et qu’ils restent dans le droit chemin », confesse le détenu.

Les détenus « influenceurs », une nouvelle tendance sur les réseaux sociaux ?

UnTikTolard n’est pas le premier prisonnier à ainsi « percer » sur les réseaux sociaux. Depuis plusieurs années, et malgré l’interdiction des smartphones en prison et l’installation de brouilleurs de réseaux Internet, beaucoup de détenus ont ouvert des comptes Snapchat pour échanger librement avec leurs proches, et montrer la réalité de leur quotidien à leurs abonnés. Mais peu avaient jusqu’à aujourd’hui réussi à drainer une telle communauté. « Il y a d’autres prisonniers comme quoi qui ont récemment ouvert des comptes spécialisés dans les recettes de cuisine. Je ne veux pas passer pour le mec qui a pris le boulard, mais la plupart se sont inspirés de mon travail. Je connais d’ailleurs la grande majorité d’entre eux, avec qui j’échange régulièrement. Eux aussi font un vrai carton », se félicite UnTikTolard, conscient d’avoir lancé une nouvelle tendance sur les réseaux sociaux.

L’un des autres comptes les plus suivis est celui d’@skofield91, un pseudo en référence au personnage de Michael Scofield dans Prison Break. Comme UnTikTolard, il réalisait des vidéos visionnées par des centaines de milliers d’internautes, avant que son compte ne soit désactivé début septembre. Mais c’est surtout aux Etats-Unis que la mode des détenus « influenceurs » est la plus répandue. Jeron Combs, 31 ans, qui effectue une peine de prison de 70 ans outre-Atlantique, a explosé sur TikTok l’an dernier grâce à ses talents de cuisinier. Son compte @blockbyjmoney était suivi par près 332.500 abonnés, avant que celui-ci ne soit aussi désactivé. « Moi j’espère continuer à faire des vidéos le plus longtemps possible, c’est ce qui me fait tenir en détention », confie UnTikTolard, qui reconnaît enfreindre le règlement de la prison, mais estime « qu’il ne fait rien d’illégal ».

Hakima B.

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